4 Janvier 2016
Je suis impatient d'avoir 80 ans !
Quand ce sera mon tour, j'espère mourir en plein travail, comme
Francis Crick, un des découvreurs de l'ADN.
Il était en grande conversation lorsqu'il reçut un coup de téléphone
lui annonçant que son cancer du côlon était de retour. Il remercia
simplement son médecin, raccrocha, et resta silencieux pendant une
minute, le regard dans le vague. Puis, il reprit sa conversation,
exactement où il l'avait laissée. Lorsque, quelques semaines plus
tard, on l'interrogea sur sa réaction à son diagnostic, il dit : «
Tout ce qui a un début doit aussi avoir une fin. » Lorsqu'il mourut à
l'âge de 88 ans, il était dans la phase la plus fructueuse de sa
carrière scientifique.
Coluche fut moins élégant lorsqu'il déclara : « Si vous ne vouliez
pas mourir, il ne fallait pas naître ! Avec le préservatif Nestor, je
ne suis pas né, je ne suis pas mort ! ». Mais son humour cachait,
comme souvent, une profonde sagesse.
Ma grand-mère, qui vécut jusqu'à 98 ans, disait souvent que la
décennie de ses 80 ans avait été une des plus intenses de sa vie. Elle
racontait qu'elle avait ressenti, non pas un rétrécissement, mais un
développement de sa vie intérieure et de ses perceptions. A 80 ans,
vous avez une longue expérience de la vie : pas seulement de votre
vie, mais aussi de la vie des autres. Vous avez vu des triomphes et
des tragédies, des victoires et des défaites, des révolutions et des
guerres, de grandes réussites et de grandes catastrophes. Vous avez vu
des théories s'imposer, puis être renversées par la réalité des faits.
Vous êtes plus conscient de la fragilité des choses, et plus ému
devant la beauté, la fragilité, l'innocence. A 80 ans, vous pouvez
regarder les événements de loin et mettre l'Histoire en perspective
d'une façon qui n'est pas possible plus tôt. Vous pouvez imaginer,
sentir dans vos os, ce qu'est un siècle, chose impossible à 40 ou même
60 ans.
Je ne considère pas la vieillesse comme une période plus triste qu'il
faut endurer, mais comme un temps de liberté, où vous êtes libéré des
urgences souvent factices que vous vous étiez imposées dans votre
jeunesse. Vous êtes libre d'explorer ce qu'il vous plaît, et de
ré-explorer les pensées, les sentiments et les événements qui ont fait
votre vie.
On pense souvent, enfin, que les personnes âgées deviennent
acariâtres, difficiles à vivre. En ce qui me concerne, je n'ai pas
souvent constaté de bouleversement de caractère chez les personnes qui
prenaient de l'âge autour de moi. Je dirais plutôt que les tendances
naturelles s'affirment, deviennent plus nettes, et c'est pourquoi les
défauts, plus évidents, deviennent pour l'entourage plus difficiles à
ignorer, et donc à supporter. Une mère angoissée pour ses enfants sera
encore plus inquiète pour ses petits enfants. Un homme égocentrique à
30 ans peut sombrer dans un égoïsme extrême à 80.
Mais cela est vrai également des qualités. La plupart des fondations
philanthropiques devraient fermer si tout le monde mourait avant 75
ans. C'est autour de cet âge là en effet que l'on commence à donner
une part significative de ce que l'on possède. Même si, toute votre
vie, vous avez essayé de vous convaincre que la valeur de l'argent,
utilisé exclusivement pour soi et ses plaisirs, n'est pas si grande,
ce n'est en général qu'en approchant de 80 ans que la chose devient
une réalité, que l'on met en pratique ses principes ! On réalise que
les autres ont peut-être plus besoin de cet argent (ces « autres »
pouvant être bien sûr ses propres enfants) ou qu'il est possible de
faire de grandes choses avec, en le consacrant à une œuvre.
Avant l'invention de la Sécurité Sociale, de l’Éducation nationale et
du Ministère de la Culture, d'innombrables mécènes ont fondé des
hôpitaux, des orphelinats, des écoles, soutenu des artistes, ou bien
sûr bâti des églises, et ce sont d'ailleurs souvent ce qui nous reste
de ces monuments qui sont la principale attraction des touristes
d'aujourd'hui. Mais hier comme aujourd'hui, les grands mécènes
n'étaient généralement pas de parents de trente ou quarante ans,
empêtrés dans le remboursement de leur prêt et l'éducation de leurs
enfants. C'était des personnes âgées, généreuses, sages... et sans
doute heureuses.
Je suis impatient d'avoir 80 ans...
message de nouvel An depuis Amritapuri, Ashram de la sage Amma, par Prabuddha